Brève sur le Codex Borbonicus

 Codex Borbonicus : allumer le Feu !


 Amox tlacuilolli“le livre peint”, c’est ainsi que les Nahuas désignaient les magnifiques manuscrits sur écorce plié en paravent. Sur le Codex Borbonicus - comme le nomme l’Assemblée nationale qui le garde précieusement dans le fonds ancien et ses chefs d’oeuvres de la bibliothèque. La gamme chromatique est d’une richesse, d’un détail et d’une beauté époustoufflante à l’image des atours des divinités. On regrette toutefois qu’il n’existe pas une digitalisation digne de nom pour pouvoir en profiter nous aussi car à moins de pouvoir débourser 2669 US $ (sur Amazon) pour acquérir la meilleure édition fac-similé de la maison d’édition Citadelles et Mazenod  (2021), et bien nous sommes condamnés à nous contenter de miettes (tout particulièrement du point de vue des couleurs).

Le Codex Borbonicus est un beau “bébé” : une longue bande de papier en fibre végétale de 14 mètres de long, divisée en 36 pages de 39 x 40 cm. À titre de comparaison, Le Codex Borgia, l’un des plus beaux livres peints précolombiens, s’étire sur 10,34 m tandis que le celui de Dresde, maya, ne mesure “que” 3,56 m.

 

Le Codex Borbonicus est-il ou non d’origine précolombienne ? Autrement dit, fut-il confectionné avant l’arrivée des conquérants ou bien dans leur sillage ? Autant le dire d’emblée, la question continue d’alimenter les publications et n’est à ce jour pas éludée. D’ailleurs : qu’est-ce que cela changerait ?

 

Le manuscrit peint se trouve aujourd’hui dans la bibliothèque de l’Assemblée nationale du Palais Bourbon, duquel il tire son nom, prestigieux, mais est-il approprié ? Imaginons un instant Les Très Riches Heures du duc de Berry dans les collections d’histoire du Mexique, et l’ouvrage baptisé Codex Chapultepec, en référence au château où il serait gardé. Le nom aussi illustre soit-il, semblerait étrange. Le Palais Bourbon acquit le précieux manuscrit pour 1300 francs-or dans le cadre d’achats de documents rares.

 

Le codex est-il postérieur à la Conquête ? Les Espagnols pourraient le réclamer d’autant qu’il fut soustrait à la bibliothèque de l’Escurial pendant l’invasion napoléonienne. Est-il préhispanique ? Il reviendrait aux Mexicains. Cependant, la restitution n’est pas à l’ordre du jour. Problématique complexe qu’il convient de laisser aux diplomates. Avouons tout de même que dans le cas spécifique des livres peints précolombiens, il est légitime de s’interroger sur le sens de leur présence dans les bibliothèques et les musées d’Europe, car, ces documents, outre leur caractère rare et  précieux, forment le support de savoirs ancestraux dont la signification n’a de sens que dans le contexte de la civilisation méso-américaine. Que signifie, pour un Français, un Espagnol, un Italien ou encore un Suédois, les 260 jours du tonalpohualli ; les 18 mois de 20 jours du calendrier solaire rythmé par l’alternance entre la saison sèche et la saison des pluies, les années “Roseau”, “Lapin”, “Maison” et “Silex”?

 

La mécanique du temps

Pour comprendre le temps des Mexicas (les Aztèques), visualisez les rouages d’une montre mécanique. Le Codex Borbonicus explique la mécanique de l’horloge du temps. Palpitant ! Ouvrons le boitier : une roue de 13 engrenages numérotés de 1 à 13 s’assemble avec une roue de 20 dessins - Crocodile, Vent, Maison, Lézard, Serpent, Mort, Cerf, Lapin, Eau, Chien, Singe, Herbe sèche, Roseau, Jaguar, Aigle, Vautour, Mouvement, Couteau de silex, Pluie, Fleur (dans cet ordre), soit un total de 260 combinaisons, le nombre de jours dans le calendrier rituel. Chacun est représenté dans autant de cases du livre peint mexicain.

 

Parallèlement, une roue correspondant aux 18 mois du calendrier solaire croise les 20 dessins précédents, l’ensemble forme un cycle de 360 jours. Une roue de 5 jours épagomènes s’active tous les 360 jours. 360 + 5 = 365.

Les cycles de 260 et de 365 jours courent simultanément et il faut 18980 jours pour que l’ensemble des combinaisons soit épuisé : 52 ans, soit la répétition par treizaines des quatre signes Lapin, Roseau, Silex, Maison suivant la séquence 1-Lapin, 2-Roseau, 3-Silex, 4-Maison, 5-Lapin, etc. jusqu’à 13-Lapin, suivi de 1-Roseau à 13-roseau, puis de 1-silex à 13-silex et de 1-Maison à 13-maison. Retour à la case départ et rebelote.

 

C’est le temps de l’histoire et des chroniques. Ainsi, les Aztèques avaient-ils quitté Aztlán en une année 1-Silex, fondé Mexico en 1-Maison, intronisé leur premier roi en 1-Silex. Années fastes que celles-ci : ils se libèrent du joug des Tépanèques en 1-Silex 52 ans plus tard. Événement crucial qui marque le début de leur extraordinaire ascension.

 

Les Mexicas célébraient en grande pompe le passage d’un cycle de 52 ans à l’autre les années 1-Lapin lors de la cérémonie du Feu nouveau. Sur le codex Bourbon, sept prêtres richement parés se rendent au sommet de la colline de l’Étoile. Au centre de l’image, quatre prêtres allumant un brasier, symbole de la renaissance du Soleil. Attentes eschatologiques.

 

Pourtant le codex Bourbon et c’est sans doute la raison pour laquelle il fut confectionné indique la célébration d’un Feu nouveau l’an 2-Roseau, qui correspond à 1507. Les festivités furent-elles repoussées d'un an, de 1-Lapin à 2-Roseau ? Il semble que les savants mexicains aient pris le problème à l’envers, c’est du moins l’hypothèse proposée par Gabriel K. Kruell. Moctezuma II, le souverain de Mexico, aurait modifié le nom de l’année en cours de route, car le Feu nouveau devait avoir lieu au croisement d’événements célestes durant lesquels la constellation d’Orion passe au zénith au milieu de la nuit lors du solstice d'hiver. Les jours manquants, au nombre de 13, étaient ajoutés avant la célébration. Quantième perpétuel. Le calendrier solaire en phase à nouveau avec l’année tropique. Le temps des hommes file à nouveau en syntonie avec l’horloge mécanique cosmique.

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