1626, Madrid, Barberini
Le Collège impérial vers 1551
Le pedigree des Mendoza
Le projet de Francisco
L'arbuste quatre-épices (yztac ocoxochitl), à droite sur l'image (Codex CB, f. 7)
C’est donc tout naturellement que Francisco songe à cultiver et à commercialiser les plantes indiennes. Il a besoin d’un herboriste indien, le meilleur. C’est là que Martin de la Cruz entre en scène.
Martin de la Cruz
Martin de la Cruz naquit au début du XVIe siècle, contemporain de l’intronisation de Moctezuma Xocoyotzin, dont le règne (1502/1520) marqua l’apogée militaire et culturelle de la civilisation aztèque. Martin assista à son brutal coup d’arrêt, d’autant plus que l’estocade finale fut portée le 13 août 1521 au Templo Mayor de Tlatelolco, d’où il était originaire et où, quelques années plus tard, les Franciscains élevèrent l’église de Saint-Jacques avec le Collège adjacent.
Issu d’une noble lignée, Martin fut initié dès son plus jeune âge par son père aux arts de la médecine indienne, dans un système de filiation maître-apprenti, un apprentissage empirique. Après la Conquête, il conserva ses titres de noblesse. Il semble avoir intégré le Collège en tant qu’intervenant externe durant les épidémies dévastatrices de 1545-1549. Cette fièvre hémorragique virale aux dimensions apocalyptiques faucha entre cinq et dix millions de vies, hécatombe tragique que la mémoire indienne conserve sous le nom de huey cocoliztli, grande douleur. À cette date, Martin était déjà un médecin de renom, en nahuatl, un ticitl fameux, ce qui lui donna accès à des privilèges encore fort rares à l’époque, comme celui de monter à cheval (1550). En 1551, l’année du Libellus, il obtint la première licence professionnelle connue délivrée au Mexique ! Il se présente comme un proto-médecin généraliste tout terrain, tant le spectre des interventions, dans le Libellus, est large : maux de tête, fractures, plaies, douleurs menstruelles, insomnies, hémorragies, glaucomes, toux, maladies mentales, problèmes liés à l’accouchement et questions de fin de vie.
Martin de la Cruz écoute attentivement l’exposé de Francisco, appréciant sa fougue et son intrépidité. Le projet de commercialisation des plantes médicinales mexicaines ne lui semble pas farfelu, lui qui côtoya dans sa jeunesse, au marché de Tlatelolco, des marchands et des herboristes venus de nombreuses contrées. Mais comment convaincre le roi, Charles Quint ? Un présent précieux : un livre bien sûr ! Les droits commerciaux ne constituent pas le seul enjeu ; le Collège a besoin du renouvellement du soutien royal.
Janvier 1551, Francisco accompagne son père au Pérou. Le Libellus est achevé dix-huit mois plus tard, fin juillet 1552, jour de Marie-Madeleine.
Le Petit livre sur les plantes médicinales indiennes
Le texte rédigé en latin est une traduction du nahuatl élaborée par Juan Badiano. L’Indien, originaire du sud de Mexico et professeur de latin au Collège impérial, était un éminent latiniste. Ayant fait ses gammes sur l’Histoire naturelle de Pline l’Ancien, il est la personne la mieux qualifiée pour réaliser cette tâche extraordinairement difficile. On lui doit le libellé : Libellus de Medicinalibus Indorum Herbis ou Petit livre sur les plantes médicinales indiennes : un format poche de 21,2 x 15,4 cm, connu comme le Codex Cruz-Badiano. Tout s’explique ! La calligraphie est impeccable. Le corps du texte est écrit à l’encre noire au gallo-tannate de fer, les titres à l’encre rouge, mélange de minium, de ferro-gallique et d’un colorant rouge, peut-être la cochenille. Un travail artisanal de haute qualité. « L’encre rouge, l’encre noire », ce qui pour nous renvoie au mieux à un stylo-bille rétractable, fait référence, dans le Mexique précolombien, à l’écriture, l’érudition et les sciences.
Martín de la Cruz réussit l’exploit de présenter, dans un effort inouï de synthèse, la quintessence des savoirs médicaux indiens selon les canons de l’herboristerie et de la médecine hippocratique. Guide pratique et pharmacopée, le Libellus présente plus de trois cents affections avec leurs traitements respectifs. Toutes les parties du corps sont concernées, de la tête aux pieds. Les plantes constituent les principaux ingrédients de la fabrication des médicaments, présentés sous de multiples formes : potions, cataplasmes, onguents, etc. Certaines préparations brillent par leur simplicité et ressemblent aux remèdes de nos grand-mères, extrayant le pouvoir des plantes en infusion. Pour le reste, on entre dans un univers inconnu, où le médecin endosse tour à tour le rôle de rhizotome, de pharmacopole, de guérisseur et de chaman qui voyage dans des mondes parallèles pour livrer des batailles avec des créatures magiques.
La clé de voûte, c’est bien sûr le nom en nahuatl de chacune des plantes. Langue classique autant que lingua franca, le nahuatl constitue l’alter ego du latin en Méso-Amérique à l’arrivée des Espagnols, une langue qui crée les catégories pour décrire et penser le monde. Les noms se forment en agglutinant les racines de plusieurs mots, lesquels décrivent des entités animées et inanimées autant que des symboles. En bref, les mots sont des phrases au message en partie crypté. Ainsi, « vipère aux fruits aigre-doux » (cōāxocotl, 38v) est la physalis sauvage, « herbacée turquoise épis de maïs » (xiuhēlōquilitl, 58v) la galinsoge à petites fleurs et « arbre sang sacré » (teōezcuahuitl, 38v) le croton. Il en va de même pour les 249 espèces végétales citées et illustrées dans le codex !
Les plantes sont dessinées “à l’occidentale” avec toute la panoplie des effets visuels du dessin figuratif, à partir de modèles vivants, de feuilles séchées et d’illustrations d’ouvrages en circulation à l’époque, tel De materia Medica de Dioscoride, la “bible” des herbiers. En l’absence d’échantillons, les peintres du codex durent se contenter de descriptions orales. Cela explique les représentations approximatives de certaines espèces tropicales, comme le frangipanier ou le flamboyant, qui ne poussent pas dans la région des hauts plateaux. On ne peut demeurer indifférent devant la beauté des illustrations. Les peintres, virtuoses du maniement des couleurs, obtiennent le rouge, le bleu et le jaune de la cochinille, l’indigo maya et le roucouyer. La palette chromatique est enrichie et nuancée presque à l’infini en mélangeant les trois couleurs primaires avec des minéraux tels que l’orpiment, l’ocre, la calcite, la pyrolusite et des argiles.
Épilogue
De retour en Nouvelle-Espagne en mai 1552, Francisco de Mendoza embarque pour l’Espagne au port de Veracruz en août, chargé de laine, de lingots d’argent, des missives rédigées par son père pour le conseil royal, d’une Relation Géographique sur le Pérou (perdue) et du Petit livre sur les plantes médicinales indiennes qu’il présente au jeune monarque Philippe II peu après son arrivée à Séville le 20 octobre de la même année. Pratiquement dix ans plus tard et autant d’âpres négociations, le conseil des Indes oppose une fin de non-recevoir à ses projets. Il succombe à la malaria le 26 juillet 1563 à Malaga au milieu de batailles navales, celles-là même qui enflammaient les rêves de son enfance.
Martin de la Cruz est nommé en octobre 1553 examinateur principal de ses pairs par le second vice-roi de la Nouvelle-Espagne, don Luis de Velasco. En 1555 enfin, et c’est la dernière fois que l’on entend parler de lui, il obtient une licence pour porter une arbalète, arguant les dangers des alentours de Tlatelolco où il doit se rendre pour cueillir les plantes.
Le Libellus demeura dans la bibliothèque royale de l’Escorial jusqu’à ce qu’il soit offert au cardinal Barberini. En 1990, Jean-Paul II, au Mexique, rendit le Codex Cruz-Badiano au Mexique. Il est actuellement conservé à la bibliothèque du Musée d’Anthropologie.


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